Accès adhérents

Activité comme débat de normes & transformations sociales

Le vocabulaire

Il s’agit là des termes rencontrés dans les textes traitant de l’ergologie et susceptibles de poser question (ordre alphabétique). Les commentaires sont des pistes pour faciliter une lecture critique des textes et favoriser les débats. Il s’agit de définitions contextualisées, en aucun cas d’un dictionnaire de référence.

Le vocabulaire ergologique

rédigé par Louis Durrive et Yves Schwartz, 2001

Action et activité
L’action a un début et une fin repérables, elle peut être identifiée (geste, marque), imputée à une décision, soumise à une raison (exemple : un mode d’emploi est une liste d’actions). L’activité est un élan de vie, de santé, sans borne prédéfinie, qui synthétise, croise et noue tout ce qu’on se représente séparément (corps/esprit ; individuel/collectif ; faire/valeurs ; privé/professionnel ; imposé/désiré ; etc…).

Adhérence locale
Phénomène dont la signification (en qualité et en relation) est étroitement liée à la situation vécue ici et maintenant (en latin hic et nunc : au moment et à l’endroit dont il est question).

Anticiper
Devancer, prendre les devants, être proactif. Notre faculté humaine de former des concepts nous permet d’anticiper en partie l’inattendu du travail (grâce au prescrit mais aussi à la formation, à l’expérience réfléchie, héritée d’un collectif et aussi personnelle).

Arbitrage
À ne pas confondre avec l’arbitraire, qui ne tient compte d’aucune règle. L’être humain en activité n’est ni libre de toute contrainte, ni déterminé comme un robot : il effectue sans cesse des arbitrages qui lui permettent à la fois d’obéir à une procédure et de la transgresser en tendant à faire à sa manière, dans l’ici et maintenant. Ces arbitrages supposent des critères plus ou moins conscients/individuels/formalisés.

Artefact
Produit artificiellement, donc d’origine humaine.

Ascèse
Discipline que l’on s’impose pour tendre vers un idéal, par exemple l’élaboration de savoirs à la fois à fort contenu généralisant (donc anticipateur) et constamment soumis à validation concrète.

Bien commun
La recherche du et des bien(s) commun(s) est l’horizon du politique [polis : la cité]. L’activité humaine, mais particulièrement le travail au sens strict, est un espace où se retravaillent sans cesse les valeurs du politique croisées avec les valeurs dimensionnées, c’est-à-dire celles dont les bornes sont connues, qu’on peut mesurer, quantifier (valeurs de l’espace marchand).

Bifurcations
Alternatives, micro-choix devant lesquels chacun d’entre nous est constamment placé dans son activité de travail.

Catégories
Ce sont les découpages intellectuels que nous faisons pour tenter de cerner les phénomènes que nous analysons. Les catégories sont indispensables (par exemple, distinguer la vie privée et la vie professionnelle) mais elles peuvent aussi nous aveugler : l’activité de travail ne connaît pas ces frontières. Elle transgresse en partie nos découpages (corps,/esprit ; faire/valeurs ; etc…) et « décatégorise » partiellement.

Codifié
Tout ce qui peut être fixé dans un système de signes, une mise en relation stable de significations (écrits, tableaux, plans, comptes, etc…).

Commensurable
Deux grandeurs ayant une commune mesure ; comparable ; ayant en commun quelque chose (qui reste à définir : par exemple, entre deux cultures distinctes).

Concept
Outil de la pensée :
• idée ou représentation mentale qui a une définition (compréhension) et une extension (ce à quoi elle s’applique) ;
• cette représentation est isolable (abstraction) des situations qui lui donnent ses attributs (qualité et relation) ;
• on identifie un certain nombre d’éléments, de caractères communs aux différentes situations (ou objets concrets) pour effectuer une généralisation. Ainsi le concept est abstrait, détachable des exemples de situations (ou d’objets) qu’il recouvre ;
• néanmoins, l’activité conceptuelle n’est pas absente de l’agir concret dans une situation donnée : seulement ils sont « inchoatifs », en formation, en attente d’être travaillés, d’être circonscrits ;
• c’est pourquoi, si l’on parle de savoirs conceptualisés pour les savoirs formalisés, on reconnaîtra aussi des savoirs en action qui ne sont pas le simple décalque des premiers.

Conditions aux limites
Analogie mathématique. Un fait se produit ou un phénomène se manifeste dans des circonstances à définir : pour circonscrire précisément le champ concerné par ce que l’on veut analyser, il s’agit de savoir si l’on peut connaître les conditions initiales et ultimes, limites, de sa manifestation.

Contradictoire
Contradictoire ne se confond pas avec incohérent : la vie est contradictoire du fait qu’elle génère de l’autrement, de l’inverse, de l’opposé, de l’altérité ; ce qui ne signifie pas incohérence ou folie.

Corps-soi
Le travail n’existe pas sans quelqu’un qui travaille. Difficile de nommer celui-ci sujet car cela sous-entendrait qu’il serait bien cerné, défini. Or, si l’activité est effectivement pilotée par quelqu’un en chair et en os, – elle s’inscrit dans des fonctionnements neurosensitifs tellement complexes qu’on n’en fait pas le tour – cette activité a, de plus, des prolongements qui débordent la personne physique. Sont sollicités et même incorporés, inscrits dans le corps : le social, le psychique, l’institutionnel, les normes et les valeurs [ambiantes et retraitées], le rapport aux installations et aux produits, aux temps, aux hommes, aux niveaux de rationalité, etc… Ce quelqu’un qui travaille – ce centre d’arbitrages qui gouverne l’activité – peut ainsi être désigné corps-soi ou corps-personne.

Communauté scientifique élargie
La communauté scientifique élargie (CSE) est un projet profondément novateur en son temps, formulé par Ivar Oddone pour renouveler le dispositif d’élaboration des savoirs, en associant les protagonistes du travail et les scientifiques. Sorti du contexte de sa construction, ramené à une simple rencontre entre universitaires et travailleurs sans en préciser les conditions éthiques, ce dispositif présenterait des risques (dévalorisation de leurs savoirs par les producteurs eux-mêmes face aux connaissances savantes ; rigueur éventuellement discutable dans le travail des concepts…). L’ergologie propose plutôt un dispositif à trois pôles.

Culture et inculture
La démarche ergologique considère au départ une idée forte de la culture qui n’est pas le privilège des mises en mots savantes mais qui s’enrichit de toutes les transformations générées par l’activité humaine. Toutefois cette position ne tiendrait pas sans, parallèlement, une idée forte de la connaissance pour inciter à dégager le maximum de savoirs des pratiques sociales qui, sans cela, sont des friches (inculture). Ainsi chacun a sa forme propre d’inculture : du côté des producteurs en général mais aussi du côté de ceux qui maîtrisent les savoirs constitués (inculture notamment par rapport au travail). L’enjeu est que chacun connaisse l’apport de la culture-patrimoine de l’humanité mais qu’il se reconnaisse aussi comme créateur de culture.

Dialectique
a/ Primitivement, art du dialogue. b/ Idée de marche en avant, de progression par oppositions, par contradictions fécondes [métaphore d’une dialectique : le pied droit et le pied gauche à des pôles opposés, c’est la condition d’un dépassement de l’un par l’autre et donc d’une progression…].

Discipline (2 sens)
a/ Branche de la connaissance au sens académique (psychologie, sociologie, etc…).
b/ Démarche normée, rigoureuse, respectant des règles (qu’elle se donne ou qu’on lui donne a priori).

Dogmatisme
Point de vue présenté comme indiscutable.

Dramatique
À l’origine, un drame – individuel ou collectif – a lieu quand des événements surviennent, rompant les rythmes des séquences habituelles, anticipables, de la vie. D’où nécessité de réagir, de traiter ces événements, ce qui en même temps produit de nouveaux événements, donc transforme le rapport avec le milieu et entre les personnes. La situation est alors matrice de variabilité, matrice d’histoire parce qu’elle engendre de l’autrement du fait des choix à faire (micro-choix) pour traiter les événements. L’activité apparaît alors comme une tension, une dramatique.

Effort de modélisation
Effort pour schématiser un processus, en faire comprendre les structures ou les fonctionnements essentiels, qui débouche sur une représentation épurée des résidus ou adhérences locales, donc simplifiée et argumentée.

Entité
Quelque chose qui a une certaine unité, dont l’existence repose essentiellement sur des rapports : par exemple, en situation de travail, des entités collectives se forment, des réseaux de coopération qui ne sont pas nécessairement prévus dans l’organigramme.

Epistémique/transformatif
Le transformatif est lié à l’agir qui modifie l’état des choses ; l’épistémique est lié à l’objectif de connaître [epistémè = science]. Le piège serait de croire qu’il y a d’un côté la connaissance et de l’autre l’action (ce qui à une époque laissait penser qu’il existait d’un côté les intellectuels et de l’autre les manuels). L’activité, quelle qu’elle soit, conjugue à la fois le transformatif et l’épistémique : le travail vu de près, en approche clinique, fait bouger et l’histoire et les savoirs [à condition de reconnaître ces savoirs] puisque le travail est nécessairement pensé.

Epistémique/ergologique
À l’intérieur même du processus de connaissance, l’épistémique correspond à l’exigence de travail (usinage) des concepts : les construire, les préciser, les complexifier tout en les dégageant de l’adhérence locale et des valeurs qui y sont retravaillées, c’est-à-dire en neutralisant la dimension historique des y saisir les configurations de savoirs et de valeurs générés par l’activité ici et maintenant.

Ergologie
C’est une démarche qui tente de développer simultanément dans le champ des pratiques sociales et dans la visée d’élaboration des savoirs formels, des dispositifs à trois pôles partout où c’est possible. D’où une double confrontation : • confrontation des savoirs entre eux ; • confrontation des savoirs avec les expériences d’activité comme matrices de savoirs.

Ergonomie
L’ergonomie agit pour transformer ou concevoir des situations de travail compatibles à la fois avec le confort et la santé des travailleurs et avec l’efficacité économique des entreprises.

Epistémologique et éthique
La rencontre du pôle des discours académiques, savants, avec celui des discours non-savants, ceux liés à l’activité, appelle un troisième pôle d’exigence qui a deux caractéristiques : a/ épistémologique, qui concerne l’effort de prise de distance et d’explicitation, la rigueur du concept ; b/ éthique, qui concerne les jugements d’appréciation, les débats sur les valeurs, une certaine humilité. Sans ce troisième pôle, la rencontre des deux autres pôles paraît vaine.

Expérience
a/ L’expérience concerne ici les humains ; elle ne se confond pas avec l’expérience en laboratoire appelée plutôt expérimentation, pratiquée par les sciences dites exactes. b/ L’expérience s’entend d’abord comme expérience vécue (Erlebniss, en allemand), puis comme expérience réfléchie, source de connaissance (Erfahrung). Elle est toujours singulière, autrement dit unique, jamais simple application d’un projet pensé à l’avance.

Expert
Chacun est potentiellement expert de sa propre expérience (sous réserve de la mettre en mots, ce qui est une tâche complexe et indéfinie), mais le risque est de se prétendre expert de l’expérience d’autrui. Aucune vie n’est vicariante, autrement dit remplaçable, interchangeable : on ne peut donc pas se passer du point de vue de celui qui agit pour mettre en oeuvre une procédure – fût-elle sophistiquée.

Exterritorialité
Dérive de certains spécialistes qui s’imaginent être en quelque sorte au-dessus de la mêlée, surplomber l’histoire humaine, en position de pseudo-neutralité qui leur donnerait une autorité quelconque pour décréter la valeur de ce que vivent leurs semblables (en se passant généralement de leur point de vue).

Forces d’appel et de rappel
Ceux qui, dans le champ des activités industrieuses, participent à faire l’histoire de l’humanité [de l’ouvrier au dirigeant d’entreprise], non seulement parce qu’ils vivent mais aussi parce qu’ils transforment le prescrit en travaillant, ont un double rôle à jouer vis-à-vis de la sphère des savoirs académiques : un rôle d’appel, de convocation, parce qu’ils veulent et doivent avoir accès à ces savoirs, à ces normes, qui encadrent, anticipent, anticiperont toute situation ; un rôle de rappel, de validation, parce qu’ils ne laissent pas indemnes ces savoirs, ils y apportent leur réflexion, leur effort de conceptualisation.

Général-spécifique
Le général renvoie aux concepts, dont il faut sans cesse retravailler la définition, qu’il faut complexifier pour aiguiser leur pertinence. Le spécifique renvoie à l’histoire en train de se faire : attention, le spécifique n’est pas une réduction du général. Ce serait ne voir en lui que l’illustration, le cas particulier, qu’il représente effectivement mais pas seulement. Il est lui aussi complexe, et donc unique : toute situation de travail est spécifique, autrement dit elle est bien plus qu’une modalité du cas général. L’ergologie est un effort pour penser à la fois le général et le spécifique.

Gestion
La gestion est le maniement de données pour administrer, traiter, qui conduit à effectuer des arbitrages incessants. Le terme est très connoté : longtemps, on s’est imaginé que l’opérateur de base exécutait, ne pensait pas et n’avait donc rien à gérer. La gestion s’est d’ailleurs confondue avec des fonctions d’administration. Actuellement, on reconnaît que le travail suppose la gestion de données, d’événements, sans toujours aller jusqu’au bout de ce constat.

Histoire
Il s’agit avant tout de l’histoire en train de se faire, celle que nous vivons et que chacun de nous contribue à tisser, avec les autres, là où il se trouve. Chaque humain est en quelque sorte pour l’histoire de l’humanité une cellule dans le sens d’une unité productrice d’énergie, comme on parle de cellule solaire. Cette histoire n’est pas écrite à l’avance, même dans le plus humble des actes de travail.

Historicité
Caractère de ce qui est historique : une situation de travail est historique dans le sens où elle ne se résume pas à ce qu’on a prévu (matériel, procédure, matières, effectifs, etc...). Il y a infiltration d’histoire parce que les événements sont toujours là, la vie fait son oeuvre. L’écart est sous cet angle-là irréductible. On peut mieux le gérer, mais non le supprimer.

Inconfort intellectuel
La tentation est forte, pour ceux qui travaillent, de choisir le confort d’un discours sur les tâches qui évite de s’exposer en rendant compte de l’activité elle-même. Réciproquement, la tentation est forte pour les spécialistes du concept, dans le confort d’une tour d’ivoire, de se satisfaire des modèles qu’ils ont conçus et des enchaînements qu’ils ont imaginés. L’inconfort intellectuel est une posture propre à l’ergologie, qui tire les conséquences du concept d’activité humaine : déranger méthodiquement et nos savoirs constitués, et nos expériences de travail afin de progresser sans cesse sur les deux plans.

Industrieux
Qui est relatif à l’acte de travail : le terme d’industrie est ici employé au sens d’adresse, d’habileté. Plus généralement, une activité tendue vers un but change les rapports de l’être industrieux avec son milieu de vie. Le terme industrieux est volontairement flou pour éviter le mot travail dont on se fait une représentation trop rapide.

Macro-, méso-, micro-
Selon que l’on raisonne plus ou moins en proximité de l’activité de travail, celle de quelqu’un, d’un être singulier, on peut distinguer des degrés d’appréhension de la vie sociale : le niveau microscopique, qui débouche sur l’infiniment complexe et non pas sur l’élémentaire ; le niveau macroscopique, qui est également complexe mais plus aisément analysable parce que davantage élaboré, formalisé ; c’est celui des hautes sphères décisionnelles, des grands courants planétaires (exemple : les tendances macro-économiques actuelles) ; enfin le niveau intermédiaire, mésoscopique, serait celui des institutions telles que les entreprises, les administrations, les universités…

Neutre
Les vivants, pour exister, et les humains particulièrement, ne cessent d’affecter en valeurs ce qui les entoure : valeur positive ou négative, selon qu’ils préfèrent ou rejettent, apprécient ou déprécient les provocations du milieu. D’où l’existence d’un débat permanent de valeurs qui est le propre de la vie sociale. Toutefois, par aveuglement ou par calcul, on serait tenté d’afficher une neutralité des choix. C’est une façon d’éviter le débat, la réflexion sur l’autrement. Ainsi le vocabulaire n’est jamais neutre : des mots passent pour neutres [ex : gestion, expert] alors qu’ils sont marqués par des choix. La difficulté n’est pas dans leur connotation, mais dans leur soi-disant neutralité.

Normes
Norma est un mot latin qui signifie l’équerre. La norme exprime ce qu’une instance évalue comme devant être : selon le cas, un idéal, une règle, un but, un modèle. Cette instance peut être extérieure à l’individu [normes imposées], comme elle peut être l’individu lui-même [normes instaurées dans l’activité], car chacun cherche à être producteur de ses propres normes, à l’origine des exigences qui le gouvernent. Tout agir humain et particulièrement industrieux, dans la mesure où il n’est jamais purement automatique, est régi et se régit par des normes.

Organisation scientifique du travail
L’ingénieur américain F. W. Taylor (1856-1915) est à l’origine de l’OST (organisation scientifique du travail). La question n’est pas de désigner un coupable à propos des conditions réservées à des générations d’ouvriers dans le monde : ce serait absurde compte tenu de la complexité de l’histoire sociale et économique de son époque. L’intérêt des hypothèses de Taylor est d’illustrer une certaine logique de pensée érigée en système de gouvernement du travail. La théorie du one best way, de la seule bonne façon de procéder a effectivement inspiré les règles de fonctionnement des entreprises sans que la réalité au niveau micro ne lui corresponde jamais, parce qu’il est impossible d’éliminer l’histoire ! L’homme travaille, donc renormalise, tandis que la machine se conformera à une procédure unique jusqu’à la panne.

Paradigme
Mot grec qui veut dire exemple et dans certains cas exemple privilégié, modèle. Athènes, paradigme de la Cité grecque : à la fois un exemple et un modèle. L’inconfort intellectuel est le modèle structurant le paradigme ergologique.

Particulier/singulier
Le particulier est l’illustration d’une facette du général ; le singulier désigne une combinatoire complexe qui débouche sur une réalité unique. L’activité de travail, quelle qu’elle soit, peut s’analyser sous chacun de ces deux angles.

Praxis et poiêsis
La tradition philosophique (Aristote) distingue :
• la praxis, action réfléchie, délibérante, qui transforme à l’interne l’être qui réfléchit ;
• de la poiêsis, acte fabricateur, production, dont le résultat est extérieur au producteur.
Aujourd’hui en sciences sociales par exemple, on parle des pratiques [praxis] comme des comportements réglés et stabilisés d’un secteur professionnel, sans forcément s’intéresser à l’activité elle-même, le faire concret [poiêsis] qui pourtant remet en jeu tous les jours ces catégories. La posture ergologique consiste à penser ensemble, comme activité unifiée, praxis et poiêsis.

Polymorphe
Qui peut se présenter sous des formes différentes.

Protagonistes
Les protagonistes des situations de travail désignent tous les acteurs engagés dans une activité. Ce ne sont pas seulement les ouvriers ou employés, mais aussi les cadres, les dirigeants d’entreprise et plus largement encore les représentants de ces acteurs dans la vie sociale à l’échelle macro. Chacun est invité à une démarche ergologique pour participer à l’élaboration des savoirs et pour tirer parti des gisements d’alternatives enfouis dans les activités humaines.

Protocole
Descriptif précis du déroulement d’une intervention par étapes. L’intervention est pensée avant et indépendamment de tout déroulement concret. Cf. le protocole expérimental propre à la discipline épistémique.

Réel/réalité
Par opposition à ce qui devrait être ou pourrait être (par exemple, ce qui est prescrit ou anticipé dans le travail), le réel est ce qui résiste à l’effort que nous faisons pour le transformer et/ou pour le connaître. En ce sens, le réel est un horizon, on ne l’appréhende jamais entièrement, mais toujours davantage. La réalité serait alors la partie du réel qu’on parvient à se représenter.

Renormalisation
L’être humain, comme tout vivant, est exposé à des exigences ou normes, émises en continu et en quantité par le milieu dans lequel il se trouve. Pour exister en tant qu’être singulier, vivant, et en fonction des lacunes des normes de ce milieu face aux innombrables variabilités de la situation locale, il va et doit tenter en permanence de ré-interpréter ces normes qu’on lui propose. Ce faisant, il essaie de configurer le milieu comme son milieu propre. C’est le processus de re-normalisation qui est au coeur de l’activité. Pour partie, chacun parvient à transgresser certaines normes, à les tordre de façon à se les approprier. Pour partie, il les subit comme quelque chose qui s’impose de l’extérieur [par exemple, le langage est dans l’activité un effort de singularisation du système normatif qu’est la langue].

Résidus et pénombre
La renormalisation par l’activité est un processus continu d’histoire et de savoirs partiellement renouvelés. Les catégories de la connaissance avec lesquelles nous abordons l’activité sont donc par définition toujours en partie débordées par celle-ci. Elles laissent en pénombre des éléments dont on ne peut a priori dire s’ils étaient d’importance mineure ou majeure. L’ambition d’un dispositif à trois pôles est de travailler l’écart entre ce qui est déjà pensé et ce qui est manifesté par le vécu ici et maintenant. Par contre, si l’on aborde l’activité en s’imaginant qu’elle n’est qu’application des modèles déjà conçus, on négligera les éléments en pénombre comme des résidus et c’est une grave erreur.

S’incorporer
Ce terme est à prendre quasiment au sens propre : le corps biologique emmagasine, traite, mémorise un si grand nombre de données qu’il n’est pas fondé de le regarder à part, à côté des autres facteurs qui déterminent le bien faire son travail.

Sens du travail
Le sens est ici nommé, donc supposé connu ou connaissable : or il est problématique. Chacun donne des significations multiples et mouvantes à ce qu’il vit. Parler de sens du travail, c’est prendre le risque de circonscrire ce qui ne peut l’être – et éventuellement de décréter le sens à la place de l’intéressé [cf. telle tâche est déclarée a priori motivante ou non, chargée/ou au contraire dépourvue de sens ; tel travail aurait ou non de la valeur].

Socratisme à double sens
Socrate disait qu’il accouchait les esprits des idées qu’ils contiennent sans le savoir (= maïeutique). Dans le dispositif à trois pôles, il s’agit d’activer cette méthode de réflexion aussi bien du côté des acteurs du monde du travail qu’inversement du côté des spécialistes des savoirs académiques. L’humilité et la rigueur s’imposent à tous (cf. le troisième pôle éthique et épistémologique).

Spéculatif
Relatif à l’étude, à la recherche abstraite.

Subjectif - objectif
[entre autres définitions]
• Subjectif : dépendant du jugement individuel.
• Objectif : faisant l’accord de tous à un moment donné.

Substrat et substance
La substance est ce qui est permanent dans quelque chose qui change. Par contre, le substrat est le support à un moment donné de cette manifestation. Par exemple, peut-on parler de travail en décrivant l’activité de l’homme du Néolithique d’un côté et de l’homme moderne de l’autre ? Les supports ont changé, mais n’y a-t-il pas permanence d’un certain nombre de critères ?

Subsumer
Penser un élément comme étant compris dans un ensemble ; penser un être singulier, un concept comme partie d’une entité, partie d’un concept plus général (exemple :l’individu Socrate « sous » le concept d’homme).

Sujet
L’être individuel qu’on désignerait comme sujet serait supposé connu ou connaissable. Or, on ne saurait expliquer un sujet et son fonctionnement : il est fondamentalement énigmatique et paradoxal, en devenir, inscrit dans une histoire [voir corps-soi]. Utiliser le terme de sujet est aussi problématique que d’utiliser celui de personne : rien n’autorise à en parler comme si l’on disposait d’une définition objective, scientifique de cette entité énigmatique.

Synchronie/diachronie
• La synchronie désigne les éléments se produisant de façon simultanée.
• La diachronie désigne la succession des éléments dans le temps.

Synergie
Coordination d’éléments distincts qui produit une dynamique.

Taylorisme à double effet
Analogie technique avec les machines à vapeur à double effet. L’hypothèse fondamentale du taylorisme a été de séparer la conception de l’exécution dans le champ de la production matérielle. Dans la mesure où, aujourd’hui encore, les spécialistes des savoirs constitués continuent de se représenter le travail comme modélisable, pensable en dehors de l’expérience de ceux qui travaillent (et qui transforment par là son contenu), on transpose l’hypothèse taylorienne dans le champ de la production des savoirs. Celle-ci double alors son effet.

Valeur
Au sens subjectif, c’est le poids qu’on accorde plus ou moins aux choses ; une hiérarchie, un découpage propre à chacun à propos de ce qu’on estime, préfère, ou au contraire qu’on néglige, rejette. En quelque sorte, c’est la tentative de chacun d’avoir une emprise sur le milieu dans lequel il se trouve (exemple : un bureau personnalisé). L’individu n’invente pas de toutes pièces ses valeurs, mais il retravaille sans cesse celles que le milieu lui propose. En cela, au moins partiellement, il les singularise.

Présentation du vocabulaire

Comme souvent lorsque l’on parle de l’humain, les mots utilisés sont très courants, comme "activité", "travail", "expérience", "gestion". Mais la banalité de ce vocabulaire est, en soi, une difficulté car chacun y met le sens qui lui vient à l’esprit et le raisonnement que l’on tient, le texte que l’on lit, perdent alors de leur rigueur au risque de devenir difficilement compréhensibles.

D’où la nécessité de revenir sur ces mots et d’en préciser, à nouveau, dans ce contexte particulier de l’ergologie, le sens que nous leur donnons. Puisse ce vocabulaire clarifier la pensée ergologique !